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29 août 2014 5 29 /08 /août /2014 18:45

26 décembre 1999, les fêtes de Noél ont été bien arrosées et ce n'est peut-être qu'un préambule à notre future entrée dans le troisième millénaire. En ce moment même, je dois probablement ronfler, alors que je suis allongé à même le sol, encore habillé, dans une maison de la Champagne Crayeuse. Je couche au pied du lit de mon pote et pendant que nous sommes assoupis, nos foies travaillent d'arrache-pied pour éliminer toute l'alcool que nous avons absorbé ces dernières quarante-huit heures. Nous dormons à point fermé. Rzzzzz.

" _ Antony ! Antonyyyyyyyyy !

Je me redresse d'un trait, me demande où je suis avant de reconnaître les lieux. De l'autre côté, une voix masculine hurle :

_ Antonyyyy !

Le temps de réfléchir à ce qui pourrait bien se tramer, le jeune homme se libère de sa couette d'un geste ample du bras, bondit par dessus ma carcasse hébétée et se jette sur la cliche de la porte. De l'autre côté, celui qui crie à l'aide... Ce ne peut être que Jacky.

_ Anto...

Enfin, je suis dans la réaction. Je saute sur mes deux jambes et franchis la porte en emboîtant les pas de mon copain de beuverie.

Sur le palier, le père de mon pote, contremaître dans une sucrerie, syndicaliste acharné, pousse de toutes ses forces contre une fenêtre pour empêcher que celle-ci ne s'ouvre. Nous nous ruons afin de lui prêter main-forte. ça pousse aussi de l'autre côté de la vitre, avec une force époustouflante.

_ Poussez ! poussez !, ordonne le chef de famille.Tenez bien, je vais ramener quelque chose pour la bloquer.

Tonio et moi, sommes en extension. Nous raidissons nos bras au maximum, prenons appuis sur la pointe des pieds, un peu comme si l'on s'étiraient les mollets, les paumes des mains posées contre un mur. Petit à petit, nos muscles se tétanisent. La force contre laquelle nous luttons elle, ne faiblie pas. Le bruit est assourdissant. Jacquot, comme le surnomme son unique fils, saisit et déplace quelques meubles et les calles contre l'ouverture. Nous parvenons enfin à tourner la poignée verrouillant pour de bon l'accès. Nous sommes sous les toits à l'étage et ça souffle dur dehors. Le sifflement enfle nos ouïes. Il n'y a plus d'électricité. Tous les appareils domestiques sont éteints.

_ Tu devrais allé t'habiller chéri.

Gabi, la mère d'Anton, se tient là, en haut de l'escalier, raide comme un piquet. Elle croise les bras, son visage est crispé. Elle commence à peine à se rassurer, maintenant qu'il n'y a plus de courants d'air dévastateurs dans sa demeure. Jacquot, El Commandante, est debout droit comme un "i" au milieu de l'espace, en calbar, l'air ahuri avec ses cheveux blancs ébouriffés, les yeux exorbités.

_ Oui. Je vais sortir, voir s'il n'y a pas eu de dégât à la toiture.

_ Tu as donc perdu la raison Jack ? Il y a encore un vent à décorner les cocus ! Tu pourrais te prendre un projectile, quelque chose de tranchant. Comme une taule par exemple.

_ Tu as raison. Attendons un peu que ça se calme. Je vais enfiler quelque chose. ça caille ici ! Je crois que le chauffage a été coupé.

Les deux parents descendent l'escalier. Le premier niveau est uniquement à l'usage du fiston. J'ai mal à la tête et les dents du fond qui sèchent. L'adrénaline retombée, je m'aperçois que j'ai les symptômes de la gueule de bois. Si seulement l'univers tout entier pouvait être plus silencieux aujourd'hui. Les rafales continuent leur œuvre de destruction bien qu'elles semblent baisser un peu d'intensité. Des sons amplifiés de volets qui claquent, de portails rouillés qui grincent, de petites branches qui frappent le carreaux et de tuiles qui viennent s'écraser sur le sol, me martèlent le bocal. Tonio, debout sur un tabouret regarde à travers le velux.

_ Tu me laisses jeter un œil amigo ?

_ Sûr Bér. Je vais me couvrir de vêtements chaud moi aussi. Hey ! Mais t'as même pas enlevé tes sapes hier soir quand t'es tombés ?

_ Faut croire que non. Ben tu devrais enfiler un futal parce que de là ou je me trouve, on voit ton service trois pièces de sous ton calecif !

_ Putain t'es con Bér ! Je te jure !

_ Aller, bouge de là ! Epargne moi cette vision d'horreur.

Il descend de sa tour de guet. La place libérée, je m'installe au poste d'observation. La vue est obstruée par une multitude de débris, qui volent dans la même direction à toute vitesse. Je plisse les yeux pour voir le plus loin possible, à ras de la ligne d'horizon des plateaux marnais. Je me concentre en essayant de faire abstraction des éléments en suspension.

_ Tonio ?

_ Quoi mec ?

_ T'as vu ? Le hangar de Serge. Envolé !

_ Non ? T'es sérieux là ?, le bâtiment agricole qui paraissait jusqu'à hier solide a été balayé par les éléments comme un vulgaire château de carte. Il ne s'agit désormais plus que d'un monceau de ferrailles enchevêtrées, au beau milieu d'un champ.

_ Arrachée te dis-je. monte avec moi. Pousse-pas man, ne me fais pas tomber ! Regarde, suis mon doigt. Tu vois derrière où elle devrait se tenir ? Environ cent cinquante mètres plus loin...

_ Jacquot ? Pa ? Le hangar de Serge a été soufflée., Il monte les escaliers quatre à quatre.

_ Fais voir. Oh ! Bordel ! Mais c'est vrai ! ça lui apprendra à ce fumier de capitaliste à vendre son âme au diable, en traitant avec les grands groupes agroalimentaires américains.

Serge est un céréalier qui a réussi. Il s'est associé avec ses deux frères pour monter un G.A.E.C et reprendre une ferme de près de 400 hectares. Les affaires semblent marcher pour eux. Chacun de la fratrie a fait creuser sa propre piscine sur les terrains de leurs maisons et il paraît même qu'ils boursicotent. Le cultivateur et l'ouvrier qualifié sont amis en théorie, mais la vérité c'est qu'ils se livrent, la plupart du temps, à de véritables guerres de clocher sous fond de lutte des classes.

_ Vas t'habiller chéri ! Je t'en conjure ! Les supplications viennent d'en bas, plus précisément de la cuisine.

_ Mais j'ai commencé pou-poule, j'ai mis une chaussette, mais je trouve pas l'autre...

Le temps est toujours à la tempête. L'épouse du révolutionnaire nous a préparé des crêpes, en remerciant la providence que son plan de cuisson était équipé de bruleurs à gaz. Nous accompagnons les fines galettes de confitures et d'un grand bol de thé tout en jouant à un jeux de société, attendant que les bourrasques s'effilochent.

Le calme est revenu. Un calme blanc, étrange, lourd de sens. Quelque chose de grave vient de se passer. Nous tendons l'oreille, lèvres cousues, on entends pas même le chant d'un oiseau. Leurs sens, plus développés chez les animaux, leur ont permis de sentir le danger approcher et de partir se cacher, avant que la météo ne se déchaine. Pas un bruit d'une quelconque activité humaine. Les gens sont calfeutrés dans leur habitation, groggys. Certains pleurent peut-être du fond de leur chaumière d'avoir tout perdu ? Des villageois doivent avoir besoin d'aide. Ils faut que nous en ayons le cœur net.

Le père, le fils et moi-même, le Saint épris de boissons, sortons dans la rue. Nous avons mis nos gros blousons sur le dos, remonté nos capuches car le vent est encore suffisamment fort par à coups, pour nous gifler le visage, ou nous retrousser les babines jusqu'au front. Le spectacle qui s'offre à nous, n'est que désolation. Des tas de briques sont sur la route. Des tuiles ont été arrachés des charpentes des maisons. Une grange s'est effondrée alors que deux voitures étaient garées en dessous. Les peupliers tout du long de la rivière ont été brisés comme de simples allumettes. Quelques arbres couchés bloquent l'accès à certaines routes secondaires. C'est à croire que le village a été bombardé cette nuit pendant notre sommeil. Mon portable sonne, ce sont mes parents.

_ On veut s'assurer que tout va bien, on a regardé les informations et l'on a vu que le vent a dépassé les 150 km là ou tu te trouves en ce moment. Les journalistes usent déjà de tous les superlatifs et parlent de "tempête du siècle".

Tempête en hiver, t'en chie en été.

Je raccroche après avoir rassuré ma famille, Jacquot est parti frapper à la porte de la maison où la grange s'est écroulée dans la cour.

_ Toc, toc, toc. Ola, camarade ? La porte s'ouvre. Tout va bien camarade ? On voulait s'assurer que vous n'étiez pas à l'intérieur des voitures, sous les décombres.

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