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31 décembre 2014 3 31 /12 /décembre /2014 12:30

L’été commençait à décliner, les jours à raccourcir, les nuits devenaient plus fraîches et plus humides. La rentrée de septembre approchait à grands pas.

Maintenant que les champs de betteraves sucrières étaient totalement désherbés, qu’on ne trouvait plus la moindre trace de gaillet, de matricaire, d’amarante ou de chardon dans leurs sols, je réfléchissais à l’endroit où je pouvais passer quelques jours de repos bien mérités avant de retourner en classe. Parce-que je ne pouvais perdre deux journées dans de longs trajets en voiture, je pesai le pour et le contre, entre un séjour au Lac de l’Eau d’Heure, au Val Joly, aux Etangs des Moines, aux Vieilles Forges ou même sur le site de Blangy. Je n'eus pas le temps de me décider, que le père Buisson vint me proposer une dernière mission. L'agriculteur peinait à trouver de la main d'oeuvre. Malgré ses airs rudes, depuis que sa femme l'avait quitté, qu'une secte l'avait dépossédé de la majorité de ses biens, l'homme toujours vêtu d'une côte de travail et coiffé d'une casquette John Dere, faisait souvent l'objet de gorges chaudes, dans les chaumières du village. Plus par appât du gain que par compassion, j'acceptai le job, j'allais assister à la campagne d'arrachage des pommes de terre.

Mon contrat était de courte durée, une petite semaine et mes horaires ( 8h-12h / 14h-18h ) semblaient être une sinécure pour le bouseux qui les soirs du 14 juillet, sortait son tracteur pour montrer que "LUI" avait du travail, pendant que les autres villageois défilaient aux lampions. Je me retrouvai un lundi matin sous un hangar, accompagné d'autres paires d'yeux et de bras, face à un tapis roulant sur lequel des bennes de patates étaient déversées. Sans se laisser dépasser par la vitesse du flux, et avec une certaine dextérité, il fallait débarrasser le tapis de toutes les fanes et de toutes les petites mottes de terre. C'était un peu comme jouer au "Chass Taupe", ce jeu de société pour enfants, où il vous faut avec un maillet, fracasser le crâne des nuisibles, à la sortie de leur trou. Au bout de la chaîne, les pétiotes finissaient leur course dans de grandes caisses en bois. "Une patate, deux patates... cent patates !" . Les premières minutes, je me prenais pour Vico, "le roi de la pomme de terre". Au bout de quelques heures, je n'était plus qu'un simple ouvrier d'usine qui répétait toujours les mêmes gestes, inlassablement. Ce job est hachi-er !, je me fis la plaisanterie à moi-même, sans la partager avec tout le gratin présent à ce moment. Pendant, la pause du midi, je rentrai chez moi, me fis un steak- frites surgelées puis je m'allongeai sur le canapé pour une petite sieste. Quand j'essayai de fermer les yeux, je ne pu m'empêcher de voir les tubercules, tournaient sur elles-mêmes.

"Lundi des patates, mardi des patates..." Comment des salariés peuvent, pendant toute une carrière, se retrouver tous les jours devant le même instrument et jouer inexorablement la même note ? Nous étions maintenant déshumanisés, robotisés, balançant nos bras en cadence, à la cueillette des indésirables " Tchac, tchac, tchac..." Heureusement, dès la seconde partie de journée se fût pour moi ravioli. Finie la corvée de patates, le général Buisson m'affecta à un autre poste. Je devais désormais conduire le chariot élévateur, bien que je n'avais pas de permis de cariste, nous n'allions pas en faire tout un plat pour si peu. Avec le manitou, j'empilais les caisses de bois pleines, les unes sur les autres dans un coin du hangar. Il fallait être précis et délicat, surtout quand il s'agissait de poser le dernier contenant tout en hauteur, afin d'éviter que celle-ci ne s'écrasa sur moi-même et me réduisit en purée Mousline.

A la fin de la campagne, le cultivateur nous remercia avant de faire ses valises pour quelques jours dans le Dauphiné. Sur le chemin en rentrant chez moi, j'allais glaner quelques champs à la quête de Bintches qui n'avaient pas été ramassées car ce jour là encore, à la guerre comme à la guerre, j'allais me cuisiner des patates.

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Published by berenger
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