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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 23:50

   Cela faisait plusieurs heures que je roulai à tout allure mais je dus lever le pied de l'accélérateur car je venais de quitter l'A13 pour de la nationale. Sur la banquette arrière, les enfants dormaient à point fermé, comme ma compagne côté passager, la joue écrasée contre la vitre.  Longtemps, je fus tenu en éveil par une émission rock et ses rifts cinglants que crachait mon autoradio réglé sur une FM locale. J'en changeai la fréquence une fois que j'eus passé le péage car depuis la N176, la station n'émettait plus. Je tombai sur un programme jazz qui amenait avec ses quelques notes, calme et sérénité dans l'habitacle. A l'extérieur, il faisait nuit noire. La lune avait beau briller de mille feux, son reflet fût stoppée tout là haut par la cime des pins qui longeaient les bas côtés. Même les phares de l'auto, eux aussi peinaient à percer l'obscurité. Il me fallut une concentration de chaque instant pour que je puisse continuer à avancer dans ces conditions. la lune

   Aux alentours de Saint-Pol de Léon, je vis un panneau qui indiquait une aire de repos à une dizaine de kilomètres.

   _ Les enfants ! Réveillez-vous, nous allons faire une halte.

   _ On est bientôt arrivé, papa ?, me demanda ma fille, l'aînée de la fratrie.

   _ Non, pas encore mais j'ai besoin de faire une petite pause alors si vous avez envie de pipi, c'est le moment.

   _ Moi, j'ai pas envie de descendre !, bougonna le cadet qui malgré ses sept ans et le fait qu'il se préparait à rentrer au cours élémentaire, restait pour sa mère un gros bébé.

Son espiègle grande sœur se solidarisa de lui et décréta qu'elle aussi ne descendrait pas de voiture. Je secouai le genou gauche de ma femme qui grommela avant d'ouvrir les yeux.

   _ Qu'est ce qu'il y a ?

   _ Je vais bientôt m'arrêter donc si tu veux te dégourdir les jambes...

   Ces vacances dans le sud du Finistère devaient être celles de la dernière chance pour le couple que l'on formait. Après dix ans de mariage, nous ne parvenions plus à communiquer autrement qu' en élevant la voix. Ma femme me reprochait souvent de ne jamais être à la maison. Selon ses dires, j'étais partagé entre mon boulot et ma passion pour la musique sans me préoccuper d'elle et de voir les gosses grandir. Ce n'était tout de même pas ma faute si des clients peu scrupuleux me dérangeaient pendant ma pause dominicale, prenant des airs catastrophés au téléphone  après avoir trouvé notre numéro dans les pages blanches de l'annuaire. Quant à la musique, il était hors de question que je renonce à jouer de la basse. J'avais dû il y a une vingtaine d'années déjà, faire une croix sur une honorable carrière de footballeur amateur car un dimanche après-midi, mon genou droit s'était brisé sur un tacle trop appuyé d'un joueur de l'équipe adverse. La musique m'avait beaucoup aidé à l'époque à digérer cette épreuve et à retrouver un groupe d'amis avec qui je jouais dans des bars ou sur des bals car mes anciens coéquipiers du club l'A.S Rouvroy m'avaient laissé tomber dans l'anonymat en ne me donnant plus aucune nouvelle quelques semaines seulement après le tragique incident.

    _ Merci mais je ne veut pas descendre.,répondit-elle alors que je m'étais engagé sur la voie de décélération qui menait à l'aire de repos.

   Je me garai en épi près du bloc sanitaire et coupai le contact. Je fouillai dans le vide-poche à la recherche de mes cigarettes puis je sortis de voiture. J'allumai une clope et la grillai, appuyé contre la portière côté passager alors qu'un van tagué, bariolé de toutes les couleurs vint s'arrêter à côté de nous. Trois anarchistes qui revenaient d'une rave-party en descendirent. Une jeune femme coiffée d'une crête verte astiqua les piercings qu'avait le chauffeur aux coins de la bouche en les léchant avec provocation. Pendant ce temps là, le troisième du groupe se roulait un joint en secouant la tête au rythme des BPM qui faisaient trembler la fourgonnette toute entière.

   _ Putain ! Merde, fait chier !, hurla ce dernier.

   _ Qu'est ce qu'il y a Speud ?, demanda la punkette en collants troués.

   Celui qui ressemblait comme deux gouttes d'eau au gentil crétin du film Trainspotting venait de déchirer la feuille à rouler en renversant le mélange shit/tabac sur le sol.

   _ C'était notre dernière cigarette !, se désespéra t-il.

   _ Ce n'est pas grave. Le gentil Monsieur va gracieusement nous en offrir une. , répondit-elle en s'approchant de moi en mastiquant un chewing-gum avec la grâce d'un bovidé.

   Je lui tendis une Marllboro-light qu'elle saisit du bout de ses doigts vernis de noir, en me fixant dans les yeux et faisant des bulles avec la pâte au chlorophylle.   

   _ Dommage que ta pétasse et tes mioches dorment à l'intérieur, car je t'aurai bien emmenéderrière ces buissons pour te donner une petite récompense.

   Elle conclut ses propos en feignant tenir quelque-chose dans sa main, ce quelque-chose  qu'elle porta à sa bouche dans un mouvement de va et vient. Elle termina de mimer son acte en crachant dans ma direction un glaviot qui finit sa course à quelques centimètres de ma chaussure avant de se retourner en éclatant de rire. 

   J'écrasai mon mégot sur le sol en essayant de ne pas trop prêter attention à ce petit groupe trop bruyant puis, j'entrouvris la portière de ma 307 de fonction et je glissai la tête à l'intérieur.

   _ Chérie !, à mon premier appel, ma femme ne répondit pas. Chérie !

   _ Quoi ?

   _ Ferme la voiture de l'intérieur, ces zouaves ne m'inspirent pas confiance !

   _ Mais où vas-tu ?

   _ Je vais là ou les cochons vont sans le dire., plaisantai-je en tendant le cou vers elle, la bouche en cœur.

   Au lieu de me donner le baisé escompté, mon épouse tourna la tête dans l'autre direction et referma les yeux.

   _ D'accord, je verrouillerai la voiture mais ferme la portière, les gosses vont attraper la crève.

   De retour du petit coin, je m'aperçus à mon grand soulagement que le Van n'était plus là. A la place où il était stationné, les teufeurs avaient laissé une demi-douzaine de canettes de bière vides. Avant de reprendre la route, je fis quelques étirements contre un banc et une table en bois pour soulager mes jambes ankylosées. Je bus aussi une canette de Redbull en espérant que la taurine qu'elle contenait me tienne suffisamment éveillé pour que je n'eusse à ne plus m'arrêter jusqu'à ce que nous arrivâmes à destination.

   Quelques heures plus tard, la boisson énergétique ne fît plus effet déjà. Je me retrouvai au volant dans un état second,  comme devaient l'être les jeunes drogués que nous avions croisé sur l'air de repos, à ce moment précis. Mes yeux ne demandaient qu'à se fermer alors que ma mâchoire se crispait, je me retrouvai en descente comme si j'avais absorbé une de ses petites pilules qui vous font danser durant toute la nuit. Je fus pris aussi de tremblement et immédiatement, je mis cela sur le compte du Redbull dont je venais de découvrir les effets néfastes. Bien entendu, tout le monde dormait à nouveau et je n'avais personne pour me faire la conversation. Je baissé de quelques centimètres la vitre côté conducteur, espérant qu'un peu d'air frais me ferait le plus grand bien.

   _ Papa, ferme le carreau, j'ai froid !, se plaignit ma fille.

   _ Oui, tout de suite ma puce.

   Quelques instants plus tard, je constatai en scrutant dans le rétroviseur central qu'elle c'était rendormie. Je continuai de lutter, avalant les kilomètres car je voulais que nous arrivâmes à destination avant l'aurore pour que ma petite famille et moi même, nous assistâmes au lever du soleil depuis la plage. J'étais à bout de force quand nous traversâmes la mythique forêt de Brocéliande. Plus je m'enfonçai au coeur de la forêt, plus mon autoradio émettait mal jusqu'à ce que je ne puisses entendre qu'un vaste crachin brouillé. Sans musique, il m'était de plus en plus pénible de piloter. Je clignai des yeux à une fréquence de plus en plus rapprochée et plus je les fermai, plus je peinai à les rouvrir. A demi conscient, les mains toujours positionnées à dix heures dix sur le volant, mon esprit commençait à me jouer des tours. D'abord, je vis mon tableau de bord s'éteindre et s'allumer par atermoiement. Ensuite ce sont des voix que j'entendis sortir des enceintes. Plusieurs voix roques et lugubres qui murmuraient " slaughtered, slaughtered ", ce qui me fis frémir et sortir de ma torpeur dans un sursaut. Très vitre, je dus m'assoupir à nouveau. Lors de ma micro-sieste, je lâchai le volant et celui-ci se mit à tourner tout seul lorsque des virages s'annonçaient comme si j'avais activé le pilotage automatique. La calandre fendait le brouillard d'un air décidé et je n'avais rien d'autre à faire que de regarder les bornes kilométriques défiler sous mon regard. Soudain, les voyants du tableau de bord se mirent à clignoter à nouveau alors que le moteur continuait de ronronner. Au loin, une faible lueur apparut à l'horizon. Une lumière qui scintillait dans la pénombre comme un spectre et qui répondait aux appels que mes phares émettaient sans mon intervention. Elle semblait s'approcher, se faisant de plus en plus dense jusqu'à l'éblouissement.

   _ Oh mon dieu !, me dis-je terrifié en m'apercevant que la lumière provenait du van des teufeurs et qui fonçait droit sur nous.

   Je tentai de reprendre le volant pour dévier la direction que prenait ma voiture mais je ne parvins pas à le tourner comme si le neiman était bloqué. Pire, la voiture accéléra et l'accident frontal semblait inéluctable. Ma vie se déroula devant mes yeux alors que le van s'approchait dangereusement en klaxonnant.

   Il ne se trouvait plus qu'à quelques mètres quand je perdis connaissance. Je fus réveillé par les sanglots de ma femme qui me suppliait :

   _ Chérie ! chérie, je t'en prie réveil toi !

   Lorsque j'ouvris les yeux, je me vis étendu sur un sol carrelé, gisant dans une marre de sang. 

   _ Où suis-je ?, me demandai-je. A l'hôpital ?

   Ma femme se tenait accroupie et penchait la tête vers moi mais c'est de dos que je la vis. J'assistai à la scène comme si le corps qui était allongé, inerte, près de l'urinoir n'était pas le mien, mais celui de quelqu'un d'autre.

   _ Bon sang ! Mais qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Mais qu'est-ce qu'il ton fait ?, hurla t'elle, me tenant dans ses bras.

  Alors je réalisai ce qui arriva : Je n'avais jamais quitté le bloc sanitaire où j'étais allé pisser. Jamais je n'avais repris le volant après ma rencontre avec les toxicos. Je me souviens maintenant que je me lavai les mains quand je relevai la tête, voyant dans le miroir derrière mon reflet, le grand Speud, le visage rageur, la bave au lèvres, soulevant un marteau, prêt à me fracasser le crâne. Celui-ci n'avait pas supporté la provocation à connotation sexuelle que m'avait faite son amie. Déjà il fallut qu'il supporta que celle avec qui il avait grandi partageant les mêmes classes de la maternelle au lycée, lui crève le coeur en se tapant son meilleur ami, cette ultime défiance alors qu'il était sous l'emprise du LSD, fût la goutte d'eau qui fit déborder le vase.

   _ Ne part pas ! Je n'ai pas eu le temps de te dire au combien je t'aime. Je t'en supplie, ne part pas, je t'aime !

   Se furent les dernières paroles que j'entendis sortir de sa bouche avant que tout ne se dissipe devant mes yeux. Il était désormais temps que je me dirige vers la lumière, celle qui au bout du tunnel brille comme des feux d'automobile allumés.

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Published by berenger - dans belle frousse
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